Dzogchen et yoga du rêve

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De la méditation à l’interprétation des rêves…

Je ne parlerai pas ici des pratiques préliminaires et des différentes façons d’identifier (ou de « produire ») l’état naturel, qui sont parfaitement détaillées dans les manuels appropriés, mais plutôt des deux pratiques centrales du Dzogchen, Trekchö (stabilisation de l’état naturel) et Thögel (développement des visions), qui d’ailleurs ne doivent pas être séparées. Le principe consiste à effectuer une méditation assise (au départ dans le noir) ayant pour double visée l’approfondissement d¹un certain état et l’observation d’un certain nombre de phénomènes qui surgissent de cet état.

Qu’est-ce que l’état naturel ?

C’est ce que le bouddhisme appelle en général « nature de l’esprit ». A l’extrême, c’est l’état où vous vous trouvez au moment où vous recevez un coup de marteau sur la tête, à supposer que vous restiez conscient. Stupéfaction totale, toutes les fonctions mentales sont arrêtées, y compris celles de l’observateur, seule la conscience demeure, sans sujet ni objet. C’est en fait la même chose que ce que le zen appelle le « satori ». Evidemment, l’état naturel possède divers degrés de profondeurs et il n’est pas nécessaire de partir du degré extrême pour expérimenter les visions. Il suffit en fait de l’avoir identifié nettement. Diverses indications sont données pour cela par les instructeurs, par exemple : « il est l’union de la clarté et de la vacuité et ne peut être saisi ». Personnellement, je ne trouve pas cela très pratique, et je préfèrerais dire : « c’est le truc dont vous sentez que vous vous éloignez dès que vous « faites » quelque chose, notamment un exercice ». Concentration, visualisation, mantra, pensée, effort de toute sorte durant la méditation, si vous sentez que cela ne « va » pas, est en trop, l’état naturel est la chose par rapport à laquelle cela est en trop. A partir de là, on sent assez bien comment arriver à éviter ce qui est en trop, et il suffit de travailler dans ce sens.

Au fur et à mesure que l’état s’approfondit…

Si l’on observe attentivement le champ visuel, on verra apparaître spontanément des « visions », comme des incrustations de formes ou d’images dans le chaos visuel. Les formes sont en général assez simples, de cinq couleurs fondamentales (blanc, vert, rouge, bleu, jaune), tandis que les images sont des assemblages plus complexes, pouvant devenir aussi réelles que la « réalité ». Plus on approfondit Trekchö, plus les visions gagnent en netteté et en éclat. On glisse en quelque sorte vers l¹état hypnagogique, sauf que c’est en pleine conscience, plutôt que dans la torpeur.
On peut ici établir un parallèle avec la méditation sur les vides successifs (shiné / laktong), devant aboutir au « quatrième vide », d’où sont censés surgir la claire lumière, et ensuite, les rêves, le but étant d¹expérimenter la claire lumière. Plus le vide est complet, plus la lumière est brillante (et les rêves éclatants). On dit généralement qu’il devrait y avoir au départ une perte de conscience permettant de franchir le quatrième vide (correspondant en quelque sorte au sommeil profond), sans quoi il ne serait pas assez profond.
Mais on remarque que dans la pratique du Dzogchen, tout est mêlé : l’approfondissement progressif, la vacuité, la lumière, et les visions. C¹est pour cela que le Dzogchen se dit « voie de la Grande Perfection » car il est complet en lui-même. Les visions d’élèvent de l’état naturel et y retombent. Au lieu de tout décomposer en stades successifs, tout vient en même temps. Cela vient du fait qu’il y a différentes profondeurs d’état naturel, et pas seulement un état naturel absolu qui serait le vide complet + la claire lumière originelle.

Quel rapport avec le yoga du rêve ?

Dans le sommeil, il existe un état très semblable à ce qui serait déjà un état naturel « poussé », celui que j’ai nommé « état intermédiaire » quand j’ai commencé à l’étudier, et qui est « relativement » facile à atteindre . Pour atteindre l’état intermédiaire, il faut se trouver conscient dans le sommeil, sortir de son corps (de préférence mais pas obligatoirement) et faire le vide total autour de soi. A ce moment là ne demeure plus qu’une obscurité complète dans laquelle toute pensée (inconsciente) sera amenée à se matérialiser sous forme de vision. La difficulté est en fait 1) de stabiliser la sortie hors du corps en sorte de ne pas être rappelé immédiatement dans le corps physique 2) d¹effectuer le nettoyage des visions spontanées qui ne manquent pas de se produire assez vite après la sortie du corps. Il s¹agit en général d¹un duplicata de l¹endroit dans lequel on se trouve, et qui souvent incite l¹OBEer à penser qu¹il s¹est dédoublé dans le monde physique. Ensuite, une fois que tout cela à disparu, on peut observer le surgissement des visions avec une certaine facilité, et elles ont l¹avantage d¹être hyper-développées - et l¹inconvénient d¹être très prenantes : très vite, on peut se retrouver embarqué dans un rêve aussi solide que la réalité. Là encore, on retrouve deux types de visions : les visions de couleurs simples, phosphènes, formes géométriques, éclairs, mandalas, ou les « images », qui ne sont autre que des rêves en cours de formation. On peut également observer le passage d¹une forme à l¹autre, la complexification d¹un ensemble de formes géométriques de couleur simple en image de couleurs réelles. Comme dans la pratique de Thögel, le but est la stabilisation des visions. Dans Thögel, les visions sont au début très fugitives. Dans la pratique du rêve, elles se développent avec une rapidité foudroyante, emportant avec elles le malheureux rêveur qui ne peut plus s¹en dépêtrer. L¹intérêt du yoga du rêve est donc l¹obtention de visions stables aussi claires que la réalité, c¹est-à-dire d¹images fixes.
En effet, le but n¹est pas simplement d¹en percevoir le côté illusoire, mais surtout de se percevoir projetant la vision. Or c¹est la stabilité même de l¹image qui permet de remonter à la source. En fait, une vision véritablement fixe est une vision dont je perçois le mécanisme de projection, autrement dit, il n¹y a plus de différence entre « moi » et « ma vision ». Je suis ma vision et elle est moi. Et dans la mesure où il n¹y a en fait pas de différence entre ces visions et la réalité, alors cette perception peut s¹intégrer à la réalité, qui sera elle-même perçue comme une vision que je projette.
Il existe une autre source de ces visions extrêmement complètes que de nombreux méditants ont probablement expérimentée. Cela se produit quand, au cours d¹une méditation, on perd conscience (passage par le 4è vide, ou sommeil profond). Soudain, on se « réveille » et on croit avoir les yeux ouverts. En effet, on se trouve à l¹intérieur d¹un duplicata de la pièce dans laquelle on est assis, et la vision est si claire que l¹on croit vraiment avoir les yeux ouverts. Au début, à peine prend-t-on conscience du phénomène que la vision s¹évapore en un clin d¹oeil. Cependant, avec la pratique, on peut apprendre à la stabiliser, et c¹est là que les choses deviennent intéressantes. En effet, ces visions provenant d¹une méditation sont instables mais fixes par nature. On se perçoit instantanément comme les projetant, tout le problème étant de pouvoir prolonger cette perception qui est en fait extrêmement déstabilisante, car elle s¹accompagne d¹un afflux d¹énergie tout à fait surprenant qui provoque une agitation très importante des « corps subtils ».

Quel rapport entre tout cela et l’éveil ?

L’éveil, si on le nettoie de toutes les croyances et espoirs spiritualistes dont il est l¹objet, consiste à devenir conscient de ses projections au moment où elles se produisent. Pas à les supprimer : les supprimer, c’est atteindre le quatrième vide, c’est-à-dire le coma conscient, et on comprend bien que dans cet état, les activités quotidiennes sont à proscrire. Inversement, il ne s¹agit pas non plus de devenir lucide en rêve, la lucidité étant simplement une comparaison entre un état où la projection n’existe pas, et l’état où elle existe (je sais que c’est un rêve parce que je sais qu’il peut disparaître d’une instant à l’autre). Il s’agit de devenir conscient de la façon dont le rêve se crée. Les rêveurs lucides je pense, conviendront facilement de la différence : tous les échecs de contrôle sur le rêve en témoignent. C’est bien un rêve, mais il n’en demeure pas moins autonome. Comme le monde extérieur : le monde devient extérieur, objectif, où moment où je cesse de savoir que je le projette à partir de l’état naturel.
En fin de compte, il faut se dire, et les tibétains l’ont bien compris, que l’éveil n’est pas une question de chance ou de grâce divine. C’est une question d’entraînement. De temps. L’esprit est une mécanique qui construit des projections dans lesquelles nous sommes empêtrés. Il n’y a là rien de mystique, ou de sorcier, mais ça ne veut pas dire que c’est facile, car les mécanismes à déterrer sont bien entendu insconscients à 100%. S’ils ne l’étaient pas, des millions de gens seraient éveillés depuis longtemps.
Par ailleurs, méfiez-vous des différents emplois du mot « éveil ». Quand on dit « l’éveil c’est simple », ou « c’est une question de lâcher-prise », on ne parle pas de l’éveil en tant que déconstruction du mécanisme qui demande de longues années d’entraînement, mais de l’état naturel, ou du satori. C’est cela qui est simple, l’éclair de vacuité qui vous traverse. Mais cela n’est nullement la réalisation : c’est l’état préalable à la réalisation, ce que le Dzogchen appelle « identification de l¹état naturel » ou « reconnaissance de la nature de l’esprit ». Et c’est la seule chose qui peut raisonnablement vous tomber dessus tandis que vous vous prélassez dans votre fauteuil. « J¹ai aussi entendu dire que le Dzogchen est plus facile que toute autre voie et que par conséquent il convient aux personnes paresseuses. Je ne pense que le Dzogchen ait quoi que ce soit à voir avec la paresse. C¹ets un enseignement difficile qui exige beaucoup de travail » (Lopön Tenzin Namdak). En un mot, penser que tout vient tout seul une fois que l¹état naturel est identifié est aussi une forme d¹illusion. Il faut « travailler » cet état.