Les élevages d’huîtres naturelles menacés par la consommation de masse

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Développer la vente directe pour faire face à la crise ostréicole

L’ostréiculture s’enfonce dans une crise majeure sans précédent. Après un effondrement des cours à la production au début de l’année 2008, les ostréiculteurs ont enduré des mortalités massives estivales dans toutes les classes d’âge. Deux phénomènes contribuent à la crise actuelle de la filière ostréicole, l’un en amont de la filière de production, l’autre en aval.

En amont, les écloseries (installations produisant industriellement du naissain d’huîtres) ont saturé le marché en surproduisant des individus triploïdes. Ce naissain triploïde est produit en milieu contrôlé. Il est obtenu par croisement d’individus tétraploïdes (4 lots de chromosomes) et diploïdes (ploïdie naturelle). Les géniteurs tétraploïdes sont, quant à eux, issus d’une manipulation chromosomique et produits depuis 1997 dans les laboratoires de l’Ifremer en application d’un brevet américain (EP0752814).

Réglementairement, les huîtres triploïdes ne sont pas qualifiées d’OGM. De ce fait, aucune étude préalable d’impact sur les stocks d’huîtres naturelles, sur l’environnement et sur les risques alimentaires n’a été réalisée avant leur introduction dans le milieu naturel.

Les huîtres triploïdes, poétiquement commercialisées sous l’appellation « huîtres des quatre saisons », sont (en théorie) stériles et ne produisent donc pas de laitance (gamètes), cette matière blanchâtre qui freine leur consommation de Mai à Août. Les écloseurs ont largement exploité commercialement le sacro-saint dicton des mois sans « r » pour pousser les producteurs à acheter leurs produits. La triploïde est en complète contradiction avec la nature même de l’huître : Casanova aurait-il accepté de déguster des huîtres stériles? La présence de laitance et de graisse est indicateur de richesse nutritive et organoleptique; or, l‘industriel cherche lui à développer la consommation de masse au mépris du principe même de l’aliment.

Initialement prévu pour ne répondre qu’à la demande estivale, le naissain triploïde a représenté 78% de la production des écloseries françaises en 2008, soit potentiellement 60% de la production nationale annuelle.

Produites en décalage par rapport au cycle naturel, les huîtres triploïdes ne consacrent leur énergie qu’à leur croissance, atteignant 30 à 60% de gain pondéral par rapport au cycle naturel dans le même laps de temps. D’où l’attrait qu’elles suscitent auprès d’ostréiculteurs désireux d’augmenter leur productivité. Avec des rotations de stocks plus importantes, ces derniers ont conduit la filière à une surproduction créant des clivages entre professionnels.

Depuis la fin des années 80, il est reconnu que les écloseries ont élevé et commercialisé dans tous les bassins de production des individus porteurs d’agents pathogènes incriminés dans les mortalités estivales 2008 et 2009 (OsHV-1).

Alors qu’en 1989, l’actuel président du SENC (Syndicat des Ecloseurs et Nurseurs de Coquillages) Yves Le Borgne déclarait que les écloseries venaient en complément pour « pallier aux aléas du captage naturel », elles sont depuis 5 ans les plus gros investisseurs de la filière conchylicole et leur capacité dépasse les besoins de la profession en naissain.

Dans le journal Ouest France du 16 septembre 2008, les velléités “monsantistes” des écloseurs s’affichent clairement: ainsi, Michel Adrien (Groupe France Turbot), qui a récemment investi financièrement dans la filière ostréicole n’hésite pas à affirmer que les écloseries sont « les seules dans un premier temps à pouvoir fournir des animaux résistants » et assuré, ajoute que « sélectionner, c’est tout simplement accélérer le processus d’adaptation que la nature mettrait plusieurs siècles à accomplir ».

Charles DARWIN, un « has been » ? Ou une volonté d’intégration verticale des premières étapes de la production et d’industrialisation de la filière de la part des écloseurs ?

Afin de maintenir leurs élevages, les ostréiculteurs ayant conservé le naissain naturel issu du captage en mer comme base de leur travail vont-ils être obligés de produire ces « bestiaux » de laboratoire pour rester compétitifs? Au consommateur d’en décider !

En aval, 43% des huîtres consommées en France sont vendues dans les Grandes et Moyennes Surfaces (GMS). Sans étiquetage spécifique, les huîtres triploïdes sont souvent mélangées aux huîtres naturelles. Le consommateur ne peut donc pas savoir s’il achète des produits « chromosomiquement modifiés » ou issus d’un captage naturel.

Les pratiques commerciales, les normes exigées, et les tarifs imposés par la Grande Distribution et ses intermédiaires (en 2008, le prix d’achat au producteur a chuté de 30 à 60% selon les calibres) mettent la filière ostréicole sous pression. Le consommateur lui ne voit pas de répercussion sur le prix de vente au détail.

Par ailleurs, le refus de la profession ostréicole de financer la publicité des distributeurs a entraîné une faible communication autour du produit. Ainsi, l’action conjuguée des écloseries et de la Grande Distribution porte préjudice aux producteurs, et l’on peut craindre, dans la décennie à venir, la disparition des structures familiales et du patrimoine ostréicole.

Afin de pérenniser la filière ostréicole, les producteurs doivent valoriser eux-mêmes l’huître naturelle. Quoi de plus normal que de souhaiter vivre de son métier et de respecter le produit issu de son travail ? Vendre ses huîtres à la tonne et voir la Grande Distribution s’accaparer de confortables marges sans fournir l’effort principal ne permet pas de réaliser ce double souhait.

Quand une part croissance des consommateurs participe à la mise sur pied de circuits courts afin d’être approvisionnés régulièrement en produits agricoles très variés, les ostréiculteurs ont tout à gagner à rejoindre ces circuits de vente directe ou à en susciter de nouveaux. Le lien social ainsi créé entre le producteur d’une denrée noble et le consommateur soucieux de l’origine véritable de ce qui le nourrit n’est pas la moindre des raisons de changer notre regard sur un métier que l’on a choisi et que l’on doit fièrement défendre aujourd’hui.

Propos de Ronan Lorgeoux, ostréiculteur à Locmariaquer dans le golfe du Morbihan; etYann Fiévet, Président d’Action Consommation recuillis par Naturopolis.

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  1. Sur l’association des ostréiculteurs traditionnels, voir le lien ci-dessous :
    ostreiculteurtraditionnel.fr