Alchimie, Oeuvre au Noir ou Corruption de la Matière

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Extrait évoqué par Pierre Chanut lors des journées philosophiques du Cercle Hermes.

La découverte la plus originale de l’oeuvre de Jung est sans doute l’existence dans l’inconscient humain d’un dynamisme de transformation.
Cette découverte, Jung en a d’abord fait l’expérience pour lui-même. Suite à la rupture de son amitié avec Freud, il se retrouva très isolé, et confronté à une grande solitude intérieure. Il traversa une crise importante, en proie à un grand flot d’images intérieures. Il vécut là une véritable confrontation avec l’inconscient, se retrouvant parfois aux limites de la santé mentale.
Il fit ainsi le constat que la souffrance (une dépression par exemple) ne revêt pas seulement des aspects négatifs, mais constitue souvent, à y regarder de plus près, une invitation au changement, à l’élargissement de nos horizons, une sorte de passage obligé à une métamorphose de la personnalité (un peu comme la chenille passe par la chrysalide avant de devenir papillon). L’inconscient se fait le maître d’oeuvre d’un processus de transformation capable de briser le cercle infernal de la répétition.
Il existe donc au sein de l’inconscient humain des forces d’auto-guérison et de transformation. Jung a nommé ces forces “organisateurs inconscients” ou “archétypes”. Pour bien marquer que ces structures sont une caractéristique de l’humain, il parle d’”inconscient collectif”.
A titre d’exemple, l’archétype pourrait se comparer à la structure de base d’un cristal, qui est la même pour tout cristal (système axial particulier), alors que chaque cristal est différent, tant par sa couleur que par sa forme. Tous les cristaux de neige sont différents, alors qu’ils présentent tous la même structure.
Les archétypes ou dynamismes inconscients peuvent constituer un recours, quand les structures personnelles font défaut (quand il y a eu très tôt dans la vie des carences importantes sur le plan affectif). Ils sont alors capables de réparer et de relancer. D’où leur intérêt clinique, auquel Jung s’intéressa beaucoup, ayant été amené, au cours de sa carrière de psychiatre, à soigner de nombreux cas difficiles.
Jung découvre donc qu’en se confrontant avec l’inconscient, le Moi se transforme. Il se produit une modification de la personnalité que Jung nomme “fonction transcendante”, en prenant ainsi l’image d’une fonction mathématique. Cette fonction transcendante, nous la retrouvons à l’oeuvre en particulier dans les rêves, qui très souvent nous invitent au changement.
A la même époque, Jung se plonge dans d’anciens manuscrits alchimiques qui ne sont point l’escroquerie de la chimie comme on a voulu les faire passer. Il est très vite frappé par l’analogie entre leur quête de transformation de la matière et cette notion de transformation qu’il constate à l’oeuvre dans l’inconscient.
“Cette curieuse faculté de métamorphose dont fait preuve l’âme humaine, et qui s’exprime précisément dans la fonction transcendante, est l’objet essentiel de la philosophie alchimique de la fin du Moyen-Age”, écrit-il. “Elle exprime son thème principal de la métamorphose grâce à la symbolique alchimique. Il nous apparaît aujourd’hui avec évidence que ce serait une impardonnable erreur de ne voir dans le courant de pensée alchimique que des opérations de cornues et de fourneaux.Voir une simple affaire d’escroquerie financière. Certes, l’alchimie a aussi ce côté, et c’est dans cet aspect qu’elle constitua les débuts tâtonnants de la chimie exacte. Mais l’alchimie a aussi un côté vie de l’esprit qu’il faut se garder de sous-estimer, un côté psychologique dont on est loin d’avoir tiré tout ce que l’on peut tirer : il existait une “philosophie alchimique”, précurseur titubant de la psychologie la plus moderne. Le secret de cette philosophie alchimique, et sa clé ignorée pendant des siècles, c’est précisément le fait, l’existence de la fonction transcendante, de la métamorphose de la personnalité, grâce au mélange et à la synthèse de ses facteurs nobles et de ses constituants grossiers, de l’alliage des fonctions différenciées et de celles qui ne le sont pas, en bref, des épousailles, dans l’être, de son conscient et de son inconscient.”

L’image ci-dessus, issue d’un traité nommé “Aurora Consurgens”, donne une illustration alchimique de ce processus. Le cavalier de gauche apparaît comme le soleil, c’est le moi conscient. Le cavalier de droite, la lune, représente l’inconscient. Il y a bien confrontation des deux composantes de la personnalité qui ne sont pas victimes mais complémentaires dans leur finalité.
Le résultat de cette confrontation est un nouvel être, que les alchimistes appelaient hermaphrodite. L’aigle qui réunit les deux composants (conscient et inconscient) pourrait constituer une bonne image de ce que Jung appelle la fonction transcendante. Elle aboutit à la création d’un nouveau centre de la personnalité, que Jung nomme le Soi.
Mais ce nouvel être est le résultat de toute une quête, de tout un processus, dont les phases sont décrites en détail par les alchimistes, et qui correspondent assez bien, sur le plan psychologique, au processus d’intégration de l’inconscient et d’élargissement de la personnalité, que Jung a appelé “processus d’individuation”, pour souligner qu’il mène à devenir pleinement l’individu que nous sommes.
Ce processus, les alchimistes le projetaient dans la matière extérieure, en termes de transmutation de métaux et de cornues. Mais il s’agit en fait d’un Grand Oeuvre intérieur, d’une dialectique (ou confrontation) entre le Moi et l’Inconscient.
Cette oeuvre est la tâche de tout homme moderne qui se confronte à la découverte de lui-même et aux forces de l’inconscient et qui veut en faire son affaire.

Il s’agit de retrouver le contact avec ce qui est capable de nous animer de l’intérieur. Les alchimistes parlaient, de façon imagée, de la pierre philosophale, de la fontaine de vie et les orientaux de la Fleur d’Or. C’est en fait de notre coeur vivant qu’il s’agit, comme le montre de façon très belle la gravure qui suit.

Cette quête intérieure revêt donc un aspect religieux, au sens étymologique du terme : re-ligere, être relié à nous-même et non pas être victime du monde extérieur.
Elle aboutit à une sorte de nouvelle naissance psychologique, mais il faut passer par des caps difficiles, que les alchimistes appelaient mort et putréfaction, ou encore nigredo, “noir plus noir que le noir”, pour indiquer que notre ancien moi doit “mourir”, que les anciennes structures doivent disparaître pour faire place à un nouvel être en nous.
Il importe que le moi conscient ne se laisse pas emporter par les contenus de l’inconscient (danger de l’inflation) mais reste un partenaire de ce dialogue avec l’inconscient, capable de tenir bon malgré les nombreuses plaintes du moi conscient qui essaiera de lutter.
Tel est l’enjeu d’une psychanalyse jungienne.
Pour terminer ce bref aperçu, je citerai ce passage de Jung, extrait de “Ma Vie” :
“Quand on dit de moi que je suis sage, que j’ai accès au “Savoir”, je ne puis l’accepter. Un jour, un homme a empli son chapeau d’eau puisée dans un fleuve. Qu’est-ce que cela signifie ? Je ne suis pas ce fleuve. Je suis sur la rive, mais je ne fais rien. Les autres hommes sont au bord du même fleuve, mais la plupart du temps ils imaginent qu’ils devraient faire les choses par eux-même. Je ne fais rien. Je me tiens là, debout, admirant ce dont la nature est capable.
Il est une belle légende d’un rabbin à qui un élève rend visite et demande: “Rabbi, dans le temps, il existait des hommes qui avaient vu Dieu face à face ; pourquoi n’y en a-t-il plus aujourd’hui?” Le rabbin répondit: “Parce que personne, aujourd’hui, ne peut plus s’incliner assez profondément.” Il faut en effet se courber assez bas pour puiser dans le fleuve.”